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Introduction

Pourquoi les adolescents frappent-ils leurs professeurs ? Comme ça, sans crier gare, parce qu’ils ont eu une mauvaise note, parce qu’ils ont été contrariés. Pourquoi est-il si difficile d’être un bon professeur aujourd’hui ? Pourquoi ce métier ne fait-il plus recette chez les jeunes diplômés ? Voici les questions posées fréquemment par les grands médias à plusieurs professionnels de l’enfance. Parallèlement, la question du chômage des jeunes et de leur entrée dans la vie active se pose avec de plus d’acuité. Bien sûr, il ne faut pas envisager de répondre à ces questions en cernant la jeunesse à un instant donné de sa problématique mais élargir les réflexions à l’enfance de ces adolescents ou jeunes adultes et inscrire cette réflexion dans le large contexte du statut de l’enfant dans nos sociétés occidentales. Analyser enfin une ambiance globale, un air du temps, une série de facteurs qui se croisent entre les trois univers de nos jeunes, la famille, l’école et la société… Ils font la une des faits divers, souvent, provoquent des « marches blanches », des débats vifs qui retombent, jusqu’à la fois suivante, le lendemain. Ils interrogent aussi le monde du travail et les cadres des générations plus anciennes. Ne blâmons pas les jeunes eux mêmes, nous sommes tous acteurs de leur « fabrication ».

 

Comprendre l’enfance et sa place dans la société c’est se replonger dans notre histoire sociale, celle des évolutions du statut de l’enfant au fil des décennies. Non pas seulement autour des questions d’éducation et d’enseignement mais sur la place que nos têtes blondes occupent dans nos affects et nos vies. Il faut se souvenir que voici peu de temps, un siècle et demi, soit un temps relativement court à l’échelle de la civilisation, les enfants tombaient comme des mouches avant l’âge d’un an, victimes d’une mortalité infantile galopante, d’une ignorance des choses de l’asepsie, des maladies infantiles classiques qui, en l’absence de campagnes de vaccination donnaient leur pleine mesure. Il y eut aussi les années noires d’une industrialisation sauvage, décrites par Zola ou Hugo, où la mortalité due à la mauvaise hygiène, aux dures conditions de vie, emportait toujours de nombreux enfants. Mais il ne suffisait pas de voir son enfant passer la première année pour être sûr de son arrivée à l’âge adulte. Jusque vers l’âge de dix ans, de nombreux bambins étaient encore susceptibles de mourir de maladie, de malnutrition… Si bien que les parents ne pouvaient commencer à envisager leur progéniture comme de potentiels héritiers qu’à l’adolescence. L’investissement et la considération envers les très jeunes enfants n’avait donc rien à voir avec ceux d’aujourd’hui.

Les premières campagnes de vaccination, les progrès de la médecine, l’amélioration des conditions de vie et d’hygiène, l’avènement de la société de consommation, principalement après la seconde guerre mondiale, ont permis de fiabiliser les enfants nouveaux nés et aux parents d’investir très tôt des enfants dont la survie face aux maladies infantiles était devenue quasi-certaine.

Le véritable tournant dans le statut social de l’enfant est intervenu après 1968, suite à de nombreux écrits de psychologues et psychanalystes souvent brillants qui se sont penchés sur le développement de l’enfant, sur sa manière d’apprendre, sur les différentes phases de son développement psycho-affectif. Dolto, Piaget, Wallon, Freud, Winnicott et les autres avaient déjà largement entamé leurs travaux mais ils se sont plus largement répandus dans le grand public au cours des années soixante-dix et les différentes lectures qui ont été faites de ces livres ont constitué un fonds de croyances, d’idées, une mode éducative, un arrière plan culturel, qui s’est imposé aux familles, aux parents, avec des lots de principes issus d’interprétations particulières de cette abondante littérature consacrée à l’enfance. Concrètement, il m’est donné aujourd’hui d’en constater des résurgences bien ancrées dans l’inconscient collectif.

-« On ne peut pas lui dire non, il est trop petit, il ne comprend pas ».

-« On ne le réprimande pas, on a peur qu’il soit traumatisé ».

-« Des interdits risqueraient de le contrarier dans son développement psycho-affectif ».

-« On ne peut pas le punir pour ses bêtises, ce n’est qu’un enfant, ce n’est pas bien grave, il a bien le temps, il est encore petit ».

Quatre phrases, quatre réflexions, très souvent entendues dans la bouche des parents. Impossible de les accuser de laxisme, d’avoir baissé les bras, d’être démissionnaires, comme on l’entend souvent dans une certaine presse réactionnaire. Ce ne sont pas de mauvais parents, ce sont au contraire des parents trop bons, des parents qui vont combler leur enfant dans ses moindres désirs, tant qu’ils le peuvent, en fonction de leurs moyens, des parents qui vont satisfaire sans délais les besoins élémentaires de leur enfant, pour qu’il soit heureux, pour qu’il ne manque de rien… ce n’est pas cette démarche sincère et louable qui pourrait leur être reprochée, d’autant qu’elle correspond à une mode éducative, à un fond de l’air ambiant en matière de pratiques sociales liées à l’enfance.

Mais encore, ces enfants d’il y a un siècle, une fois ancrés dans la vie familiale, côtoyaient en permanence leurs parents, souvent ouvriers agricoles, souvent avec des mères au foyer et ils participaient comme acteurs à la vie des maisonnées, donnant même, un coup de main, à la mesure de leurs moyens. C’est ainsi que sont nées les « grandes vacances », afin de permettre à une France active rurale de bénéficier de l’aide des enfants pendant les moissons. Qui se souvient de ces cales de bois posées sur les pédales des tracteurs afin que des enfants de dix ans puissent faire avancer l’engin pendant que les adultes montaient à la fourche les bottes de paille dans les remorques ? Ces instants tissaient du lien entre les générations. Aujourd’hui, les parents travaillent, souvent les deux, ce qui entraîne une baisse du temps de leur présence auprès de leur enfant, mais également un sentiment de culpabilité dû à l’absence. Ils compensent fréquemment ce vague sentiment en inventant une autre forme de rapport à l’enfant, tant qu’il est petit, en le comblant, en diminuant le nombre de règles et de contraintes, en devenant des partenaires de jeu, des « copains », dans une relation où se mélangent amour et idéalisation dans une forme de relation fusionnelle dont on ne sait plus sortir à temps, quand l’enfant grandit et se débat pour exister autrement que comme objet d’amour.

 

L’enfant roi

C’est bien de « l’enfant roi » qu’il s’agit, de cet enfant devenu fiable à presque 100%, de cet enfant devenu un extraordinaire objet d’amour pour ses parents, dès la naissance. Cet enfant va être adulé par toute la famille élargie, des parents aux grands parents, en passant par les oncles et tantes et les amis proches. Lorsque cet enfant paraît nous sommes tous autour de son berceau, ébahis devant ses premiers gestes, devant ses babillages, devant ses premiers mots, ses premiers pas et ses premiers gribouillages… quoi de plus naturel de s’émerveiller de l’enfant qui s’anime à la vie ?

Pour cet enfant, rien ne sera trop beau. Il crie, il obtient le lait maternel, la nourriture et plus que la nourriture, ce lien charnel à la mère, ce lien qui passe par l’oralité, la bouche, principale source de sensation chez ce petit qui n’a pas encore la conscience de son corps, la conscience de ses membres, de son entité corporelle fermée et autonome détachée de la mère. La bouche, le cri, le sein, la nourriture, voilà tout l’univers de ce nouveau né. Il est aux commandes de ce petit monde, générant par son cri l’arrivée de la nourriture et du plaisir, il est le maître du monde, installe ce sentiment naturellement infantile de toute puissance. Winnicott intervient là, avec sa théorie de la mère suffisamment bonne, celle qui va nourrir son enfant mais lui faire passer l’idée que c’est lui qui commande l’arrivée de la nourriture. Cette maman suffisamment bonne, mais pas trop, va différer l’arrivée du lait. Elle va faire comprendre, ce faisant, à son enfant, que ce n’est pas un effet de sa volonté si le lait arrive en même temps que le contact rassurant. Ce bébé va hurler sa faim quelques minutes sans être satisfait immédiatement, c’est la frustration fondamentale : « pas tout de suite, je suis occupée », lui fait comprendre cette mère. Frustration fondamentale dans le sens où elle va permettre aux autres frustrations, immanquables dans une vie d’enfant, de pouvoir être appréhendées et gérées. Il en a toujours été ainsi, mais pas toujours de la même manière, cela participe à la construction de l’enfant mais surtout à son indispensable socialisation, à sa capacité à établir avec les autres des rapports basés sur l’échange entre personnes se percevant comme à égalité dans la relation. Et comme le disait toujours le premier psychologue avec qui j’ai travaillé : « Il n’y a pas d’autre voie dans notre société, pour un petit humain, que l’acceptation de la frustration ». Il a mille fois raison, tant nous avons conscience tous, aujourd’hui, que notre monde est difficile et que rien ne s’obtient facilement, que rien ne tombe « tout cuit », comme on le dit en langage populaire.

Notre époque est aux mères trop bonnes, aux mères modèles, prêtes à se sacrifier pour leur enfant. Les magazines de mode regorgent de ces mamans stars fusionnelles, inséparables de leurs progénitures starisées elles aussi et photographiées aux bras de leurs célébrissimes mamans. Les papas ne sont pas souvent sur les photos. La fonction paternelle est absente de ces représentations modernes. Elle fut autrefois omnipotente, patriarcale, assénée sans discussion possible, contribuait efficacement a ce qu’on a appelé « l’éducation par le refoulement », le refoulement des pulsions personnelles de l’enfant, au profit d’une intégration aux forceps d’un moule social ou familial. La mère d’aujourd’hui, une fois mère n’est trop souvent plus que mère. Le papa devient le mauvais objet, celui qui sépare, celui qui vient rompre cette extase fusionnelle du lien mère/enfant. Il est sensé poser la loi, la règle, à l’enfant, sensé lui reprendre cette mère pour en refaire cette femme, épouse qui est la sienne. « Mère n’est qu’un second rôle, le premier étant celui d’épouse, même si ce second rôle est important, pour preuve, il existe dans tous les festivals cinématographiques, le prix du meilleur second rôle ». Je dis cette phrase en entretien ou en conférence et à chaque fois, elle fait rire, souvent un peu jaune, mais elle est très vraie. J’ajoute toujours. « Et à la fin, celui qui reste, c’est l’homme, ou du moins, qui doit rester. L’enfant lui, est sûr de partir. C’est toute l’ambigüité de l’amour que la femme éprouve pour l’un et pour l’autre. Elle aime son mari pour qu’il reste et son enfant pour qu’il parte ». Cette dernière phrase est à méditer, à condition qu’on l’ait au moins une fois entendue.

Cette évidence pourtant, n’en est bien souvent plus une. L’enfant va continuer à être comblé, le plus souvent par la mère, dans un curieux rapport à trois où le papa ne triangule plus, où le couple, entièrement ou presque, dévolu à la satisfaction des désirs de l’enfant, va organiser sa vie amoureuse d’adultes dans un arrière plan plus ou moins flou, quand l’enfant n’a pas de besoin.

Concrètement, dès que l’enfant sait parler, bouger, agir, on le sollicite en permanence, lui demandant par exemple, ce qu’il veut manger. Il ne le sait pas bien sûr, mais il va donner une réponse, la seule qu’il connaît, toujours la même. On lui demande, dans la même veine, où il veut aller en vacances, ce qu’il veut faire et on obtient assez rapidement cette impression de tourner en rond. Mais comme en pareil cas, il y a toujours un effet pervers. L’enfant finit par se demander pourquoi on lui demande toujours son avis alors qu’il est petit et que les grands sont sensés savoir. Mais aussi, pourquoi deviendrait-il un grand qui ne sait pas alors qu’il est un petit qui sait puisque les adultes lui demandent.

De nombreux couples, lors de mes entretiens de travail, exposent une forme de lassitude de n’être que des parents, souffrent de cette existence qu’ils perçoivent comme une sorte « d’esclavage » au service de leur enfant, de leurs enfants. Il n’y a pas de fatalisme à ce type d’organisation familiale. Non seulement elle ne fait pas le bonheur des couples, mais elle ne fait pas non plus celui des enfants. Elle fait même coup double, puisque l’enfant, servi par des adultes, va se mettre à parler comme on peut parler par moment à des « serviteurs ». « Il nous parle mal », expliquent très souvent les parents, cela s’entend même très fréquemment en public, nous avons tous eu l’occasion, en sortie, dans les magasins, ou dans la rue, d’entendre ces enfants qui répliquent à leurs parents sur un ton très limite. Cette parole, ce ton, sont les premiers indicateurs de la fausse route, du mauvais positionnement respectif des adultes et des enfants. Cette parole va également précéder un acte assez fréquent chez les très jeunes enfants dans la toute puissance : celui de lever la main, de frapper, éventuellement les adultes, ses parents. Cela bien souvent en toute impunité, parce qu’il est « petit » et que cela ne fait « pas mal ». Pourtant, symboliquement, cet acte revêt une extraordinaire importance dans la perception que l’enfant a de ses parents et qu’il aura, en conséquence, des adultes ayant autorité. C’est un geste gravissime, il doit être stoppé net, dès la première tentative. Le père et la mère, doivent faire front ensemble, pour dire à l’enfant que ce type de geste ne se fait pas, que c’est interdit et que cela ne peut être légitimé en aucune manière. La sanction doit suivre. Cela peut être nécessaire plusieurs fois.

Les raisons de ces formes d’éducation, basées sur le principe de plaisir de l’enfant, sont obscures. Dans un idéal, le papa reprend assez vite celle qui est son épouse et la maman, amoureuse suffisamment du papa, se laisse reprendre et ramener à son rôle premier d’épouse. Est-ce le papa, qui perçoit son rôle de triangulation, de tiers séparateur, comme celui de méchant et n’ose pas s’imposer dans la doucereuse dyade mère/enfant ? Est-ce la maman, toute à l’amour de son nouveau-né, qui se refuse au papa ? Est-ce ce fond médiatique à la mode qui dissuade l’un et l’autre de retrouver leurs rôles premiers pour s’installer dans un statut-quo qui ne convient ni aux parents, ni aux enfants ?

Quelques années vont passer comme cela, tant que l’enfant est petit, perçu comme petit, trop petit pour être assujetti à des règles, trop petit pour qu’on lui dise  un « non » qu’il ne comprendrait pas, suffisamment petit pour que toutes ses demandes puissent être satisfaites à peu-près sans délai et sans trop de frais, suffisamment petit encore pour que ses bêtises, naturelles chez tout enfant, puissent être perçues comme « pas trop graves », comme « réparables ».

Pourtant l’enfant attend cette limite, attend cet interdit pour se structurer, établir les fondations de sa propre personnalité, se repérer entre le bien et le mal, entre l’autorisé et l’interdit, entre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Quand cela ne vient pas, ou pas suffisamment, les adultes font tampon, « détoxiquent » la réalité, amortissent les frustrations, les déplaisirs, évitent à l’enfant d’attendre, d’éprouver le manque, sur le plan psychique. Mais ils procèdent également de la même manière sur le plan physique en aménageant l’espace, en veillant en permanence à ce que l’enfant ne tombe pas, ne se fasse pas mal, en bannissant de l’environnement le maximum d’éléments susceptibles de contrarier l’enfant dans ses évolutions. Bien sûr, ce processus n’est pas entièrement conscient chez les adultes, est surtout déployé à divers degrés, depuis l’enfant préservé de toute sensation physique ou psychique désagréable, jusqu’à l’enfant plus ou moins livré à lui-même qui va éprouver des sensations très violentes qui ne seront ni verbalisées ni expliquées par des adultes absents. Dans les deux cas, il y a absence de cadres et de repères, cela peut être en place dans les familles aisées comme dans les familles pauvres puisque la satisfaction permanente ou l’absence d’interdits pour un enfant jeune ne demande pas de gros moyens. Il s’agit bien d’un manque de lien, du lien relationnel et surtout éducatif repoussé au profit d’un lien « fusionnel », amoureux, basé sur le principe de plaisir permanent de l’enfant… En quelle proportion sont ces enfants dans notre société ? Difficile à dire. Ils ne sont pas tous rois au même degré, les garçons sont plus rois que les filles, mais ces enfants sont aujourd’hui majoritaires, largement majoritaires… Cette forme de relation à l’adulte et aux cadres est difficile à la fois pour les parents et pour l’enfant et au bout de quelques années, il devient difficile d’en sortir.

 

La souffrance du « tout puissant »

Les parents parlent de cela facilement, fréquemment, tous plus ou moins de la même manière : des colères, des comédies, une manière pour l’enfant de s’imposer comme un tyran à toute la famille, le plus violemment avec la personne qui est la plus active pour satisfaire ses plaisirs. Attitude paradoxale puisqu’elle est l’expression d’un mauvais positionnement et en même temps d’une difficulté à être, une souffrance en clair.

Du côté des parents, il faut mettre en place autre chose, faire évoluer une relation confortable au début mais qui montre ses limites à mesure que l’enfant grandit. La relation doit passer du côté du jeu, de l’éducatif, de la construction, c’est difficile quand on se rend compte que l’autorité n’est plus forcément là. Du côté de l’enfant, c’est un autre dilemme. Il a envie lui aussi de passer à autre chose mais il sent confusément que ce statut d’enfant chéri, d’objet d’amour, fait plaisir à sa mère/son père et il n’a pas envie d’en sortir, de peur de ne plus faire plaisir à l’adulte qui le chérit. S’installe alors un extraordinaire quiproquo où l’adulte et l’enfant ont envie de faire évoluer la relation mais où personne ne commence de peur de faire de la peine à l’autre, de peur aussi, de ne pas savoir comment s’y prendre. En séance de travail avec moi, les enfants verbalisent très bien cet état transitoire en expliquant : « Je ne veux pas grandir » ou « J’ai envie qu’on reste comme ça ».  Cela se traduit en général par un manque d’appétence scolaire puisque les parents comme l’enfant comprennent bien dès les premiers jours d’école maternelle que l’école a également pour fonction d’émanciper les enfants, de les « prendre » à leurs parents, de couper le cordon, de remplir ce rôle de tiers séparateur et bien sûr, l’institution prend le risque de devenir « le mauvais objet », celui qui sépare. Le symptôme sera celui de l’enfant « vilain » ou « passif », mais ce comportement difficile en classe est la partie visible de la problématique. Il va falloir se demander pourquoi l’enfant est vilain, pleure ou n’a pas de relations aux autres et rapidement se rencontrer entre parents et personnel scolaire pour étudier la question. Sinon l’école risque de s’enkyster dans ce rôle de mauvais objet. La maîtresse, dont la formation ne permet pas forcément de déceler un souci profond de séparation ou de difficulté pour l’enfant à exister seul, en dehors de l’adulte avec lequel il est fusionnel, ne va avoir d’autres ressources que de punir l’enfant pour son comportement dérangeant en classe ou de le laisser de côté, de guerre lasse après avoir tout tenté pour établir un contact « pédagogique ». Et les parents vont s’émouvoir, à juste titre, des points rouges, des mises au coin, des privations de ceci ou cela, se raidir face à un retour systématiquement négatif de l’institution sur leur enfant. Ce retour risque de rappeler à l’un des parents son aversion à lui pour l’école, quand il était petit et contribuer à installer cette défiance par rapport à l’école qui « ne sait pas le prendre », défiance qui va persister tout au long de la scolarité en se durcissant année après année.

 

Et l’enfant pas roi…

Et puis, il y a d’autres enfants, très durement éprouvés par la vie dès le début de leur existence, des enfants ballottés, victimes de ces affres de nos sociétés modernes, victimes de violence, d’alcool, de disputes conjugales paroxystiques, d’abandons, susceptibles d’entraîner des traumatismes, des pathologies psychologiques. Ils ne sont pas encore si nombreux mais leur nombre est en constante augmentation, sont très largement repérés à l’école maternelle et des prises en charges constructives, solides, se mettent le plus souvent en place autour d’eux. Ceux-là deviennent de plus en plus nombreux également à mesure que s’affirment les crises économiques et le chômage. Nous avions été surpris, avec le psychologue scolaire, dans une petite ville où je travaillais, de la recrudescence de fiches de demandes d’aides émises par nos collègues enseignants en janvier et février d’une année scolaire donnée, au niveau des classes de grande section, cours préparatoire et cours élémentaire. Nous avions cherché une corrélation avec la vie de la commune et avions trouvé la cause de cette déstabilisation soudaine des résultats scolaires. L’usine locale avait subi un dégraissage de personnel et une centaine d’ouvriers s’étaient retrouvés au chômage, ce qui représentait un pourcentage de parents sensible sur l’effectif de l’école. En étudiant les fiches des élèves signalés, la liaison avec les parents licenciés était évidente. Oui, les crises économiques et sociales se répercutent à l’école, sur nos enfants. L’école n’est pas un havre de paix coupé du monde, elle vit de plein fouet les soubresauts de la vie économique et les enfants encaissent plutôt mal les souffrances endurées par leurs parents. La misère sociale et économique, la monoparentalité précaire, la violence du chômage, sont des facteurs d’exclusion et d’échec scolaire. Elles engendrent des représentations très négatives de la société, du travail, distillent chez l’enfant victime cette image d’une société injuste, dangereuse dont l’école est une antichambre, cette école et ce savoir qui n’ont pas évité le déclassement à ses parents. L’impression sera renforcée si l’enfant est le seul à aller « au boulot » le matin. En même temps que seront décrédibilisés, dans leurs rôles de parents, ces personnes d’un coup déclassées. L’ambigüité sera à l’œuvre chez l’enfant entre le partage de la détresse familiale, la fidélité naturelle à ses parents et cette sensation qu’ils sont incapables de trouver une place dans la société, alors comment le pourrait-il, lui ? On retrouve très fréquemment ces composantes complexes liées au déclassement économique et à l’échec scolaire dans les parcours de ces « jeunes » arrivant sans crier gare dans les colonnes des « faits-divers ». Si l’on considère cette composante de réceptacle des soubresauts socio-économiques présente à l’école, on constate qu’elle se calque exactement sur les principes à l’œuvre au niveau sociétal : les inégalités s’accroissent. Le fossé se creuse entre les enfants les plus défavorisés et ceux qui sont les plus en situation de réussite. L’ampleur de l’échec des enfants les plus en difficulté s’accroit en même temps que s’accroit la réussite des enfants les plus doués. Ces inégalités correspondent, dans leur traduction scolaire, à celles mises en exergue par les statistiques économiques. Fossé entre les élèves ayant des parents au fait du fonctionnement de l’école et les autres, eux-mêmes en échec scolaire durant leurs enfances. Fossé entre ceux qui sont dans une posture leur permettant de comprendre et de  faire faire les devoirs et ceux dont l’autorité battue en brèche et le niveau scolaire initial rendent la tâche très difficile. Fossé entre ceux qui vont arriver au collège, puis au lycée, avec des tenues vestimentaires de marques, une voiture personnelle, des appendices électroniques coûteux et les autres. Bien entendu, ces inégalités sont partie intégrante de nos sociétés modernes mais l’école, a pu avoir, par le passé, ce rôle non pas de redresseur d’inégalités, mais du moins d’atténuation des symboles les plus visibles de ces inégalités. La massification de l’enseignement, dans les années de l’après guerre, intervenait dans un contexte de plein emploi et l’école imposait une discipline très stricte, le port d’une blouse, arrivait à replacer les élèves, non pas dans l’égalité sociale, mais au moins dans l’égalité face à l’apprentissage, moins mal que maintenant. L’école remplissait ce rôle très souvent évoqué, d’ascenseur social et ce d’autant mieux que les instituteurs, souvent issus du peuple des campagnes et valorisés par leur accession au métier d’enseignant, avaient à cœur de propulser à leur suite les élèves issus de leur milieu d’origine. Et ils étaient bien plus fiers de la réussite des élèves les plus défavorisés que de celle des enfants nantis. Ces instituteurs, au fait du fonctionnement de l’école, ont souvent amené leurs propres enfants au meilleur niveau. Les quinquagénaires de notre actuelle société, ceux qui sont aux commandes des plus hauts postes à responsabilité, sont très souvent, constituent même le plus gros du bataillon, des enfants d’instituteurs du premier degré. Cela rendant très évident ce que l’on fait mine de découvrir aujourd’hui avec la mise en place d’inspecteurs spécialement dédiés à la maternelle ou les débats sur la scolarisation des « deux ans » : les premières années sont prépondérantes et conditionnent l’ensemble de la scolarité des enfants.  A l’opposé, dans le bataillon des 150 000 enfants qui sortent chaque année du système scolaire sans diplôme, on s’aperçoit que ces enfants « pas rois » constituent le gros de l’effectif. Leur décrochage, loin d’intervenir à l’âge où ils sortent de l’école, à seize ans, est largement susceptible d’être anticipé puisque le point commun de tous ces décrocheurs est justement l’entrée ratée dans les repères de l’école en maternelle et peu après, dans la lecture en CP. Nous reviendrons sur cet aspect dans quelques pages, à propos de l’apprentissage de la lecture.

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Une réflexion sur “Commencer à lire….

  1. Excellente maitrise du sujet et synthèse de celui-ci. La problématique de nos prétentieux politiques d’aujourd’hui, c’est qu’ils veulent aller contre le naturel des choses, cette écologie immanente qui règle et organise l’équilibre de toute nature, fut-elle celle de l’homme. Ces démiurges au petit pied qui n’ont de grand que leur vanité sont plus casseurs que créateurs-constructeurs, et ce sont ceux-là à qui nous confions notre seul présent, alors qu’ils nous dépossèdent traitreusement de notre avenir.

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